Review : ‘The Sky is Safe’, Eden Court Theatre, Inverness, Septembre 2017

The Sky is Safe (1)

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Matthew Zajac, Eden Court Theatre, Inverness, 18 septembre 2017

Production Dogstar Cie (2) en tournée en Écosse après le festival d’Édimbourg 2017

Dana Hajaj : AMAL / MURAT /…

Matthew Zajac : Auteur, GORDON …

Ben Harrison : Metteur en scène

Nihad Al Turk : Scénographe

Genèse de la pièce :

À l’automne 2012, Matthew Zajac prend un avion pour Istanbul où il doit faire une étape de courte durée, environ quarante-huit heures, afin de recevoir un visa pour entrer en Iran où il va tourner dans un film historique. Ce qui devait être une formidable expérience cinématographique, très exaltante pour cet acteur de théâtre, s’est avéré plein d’imprévus et de rencontres aussi fortes qu’inattendues.

Pour comprendre ce qui lui est arrivé, il est nécessaire de rappeler le contexte historique de l’époque.

L’année précédente, l’ambassade de Grande-Bretagne à Téhéran a été pillée par une foule en colère. La mission diplomatique britannique a dû se retirer du pays et, conjointement, des diplomates iraniens ont été expulsés du Royaume Uni. En raison de l’absence d’ambassade iranienne à Londres, les employeurs de Matthew ont décidé de revoir tout le processus d’obtention du visa en passant par leur ambassade d’Istanbul. Le jour de son arrivée dans la capitale turque, Matthew apprend, par son contact à Téhéran, qu’il doit y rester quelques jours de plus car son visa lui sera délivré avec quelque retard. En fait, il faudra neuf jours avant qu’il soit convoqué pour le retirer à l’ambassade iranienne. Là, sur place, on lui demande le N° d’autorisation qu’il était censé avoir reçu et qu’il n’avait jamais eu. Deux heures plus tard, un coup de téléphone d’Iran lui annonce que le visa vient de lui être refusé en raison de sa nationalité britannique.

Ses rêves de premier rôle envolés, Matthew est rentré en Écosse, riche de ce qu’il avait vu et vécu, et les germes d’une nouvelle pièce en tête.

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The Sky is Safe : quelle ironie tragique !

Depuis 2012, la tragédie syrienne n’a cessé de connaître des scènes d’horreur où civils et militaires, nationaux et internationaux, fanatiques et non-fanatiques, se combattent en une guerre complexe où intérêts religieux, politiques, économiques etc. se combinent et s’amalgament, tout en rejetant des millions de déplacés sur les routes de l’Orient et de l’Occident.

Pays charnière entre l’Asie et le Vieux Continent, la Turquie a depuis longtemps été un des centres géo-politiques du monde dans son entre-deux, et Istanbul où Matthew a dû attendre ses papiers officiels est un lieu de passage, de transfert et de transit, où se croisent idées et idéologies, où se font maintes transactions commerciales et où se retrouvent beaucoup de gens en fuite, jetés sur les chemins de l’exode.

Istanbul est le décor extracontextuel (hors scène) de la pièce. Toutefois,  son cœur et les rues qu’il irrigue ont été filmés dans leur quotidien plein de vie et d’activité, et ce hors champ s’invite sur le plateau, projeté sur un grand écran, sorte de mur posé à mi-chemin entre l’avant et l’arrière scène. S’y joignent, des images d’incendies qui rendent compte de la guerre et de certains événements relatés. Symboliques d’explosions ou de portraits schématisés, des graphismes se superposent à elles en un mélange presque surréaliste. Sur ce support écranique de communication visuelle, défilent aussi des traductions : lorsqu’Amal parle ou chante en arabe, le texte anglais s’inscrit en simultané.

Le décor se compose de grands pans verticaux de couleur ocre sur lesquels se devinent les contours de la ville qui créent un effet de perspective que viennent couper de leur horizontalité frontale l’écran à cour et, dans son prolongement, le dessus d’une table renversée au centre. Cet accessoire est utilisé avec deux chaises pour les scènes d’intérieur. Avec l’effet d’optique créé par la projection filmique, les acteurs donnent parfois le sentiment de déambuler dans le dédale des rues de cette ville, entre ses murs factices, grâce à une marche sur place chorégraphique. Le même procédé leur permet de se retrouver dans quelque bar ou restaurant local près de Stambouliotes filmés, au cœur de leurs conversations animées. Pour les scènes intimes de la brève relation entre Gordon et Amal, un drap à même le sol suffit à créer un espace minimaliste.

Pendant son séjour dans la capitale turque connue pour son intense activité, Matthew est tombé sur un autochtone particulièrement dérangeant qui a tenu à l’entraîner dans les rues autour de la grand’ place Taksim. Cet homme a donné vie au personnage de Murat et à l’ouverture de l’intrigue principale où il met en présence Gordon et Amal. Les deux acteurs (Matthew Zajac et Dana Hajaj) jouent tous les rôles et c’est Dana qui endosse aussi celui de Murat qui disparaît au moment ou Amal apparaît. Ses costumes féminins passent de vêtements occidentaux à la mode (elle est très élégante avec ses talons aiguilles et ses longs cheveux noirs défaits), au hijab et abaya, et jusqu’au nikhab imposé par sa fuite et par sa rencontre avec des intégristes ; ils remplacent ainsi la tenue moderne du jeune Murat, en jeans, baskets et la casquette rivée sur le crâne. Gordon, venu négocier des affaires, porte un costume décontracté chic, un vrai « gentleman » comme le répète Murat de façon ostentatoire. Plus tard, Matthew revêt une tenue militaire et porte une arme lourde quand il incarne les hommes aux check-points ou sur le parcours des migrants. Au décor sonore stambouliote répondent les langues et les accents de Matthew et d’Amal révélateurs de leurs origines et de leurs différences, de l’Orient et de l’Occident.

Cette pièce repose sur notre histoire contemporaine et sur les histoires individuelles de réfugiés tels que ceux que Matthew a rencontrés à Istanbul ou celles relatées par l’intermédiaire de l’O.N.G. Small Projects Istanbul (3) qui n’a de cesse de trouver des fonds et des solutions pour les aider à commencer une autre vie.

La pièce donne voix à ces femmes violées et torturées, à leurs époux ou leurs fils assassinés par des soldats et des guerriers souvent à peine sortis de l’enfance. S’y racontent les longs mois de souffrance et de marche dans les montagnes quand le voyage par la route jalonnée de check points devenait impossible. Survivre… pour soi et pour ses enfants quand un sniper n’a pas eu raison de leur présent et de leur improbable futur. Amal et toutes celles qu’elle incarne disent leur douleur et leur espoir, comment les voisins ou les écoliers turcs parfois les rejettent parce qu’ils sont d’ailleurs, comment l’Homme, prédateur, est capable de profiter de tout dans ces situations de guerre, comment au sein de leurs propres familles des Syriens se déchirent dans leurs choix politiques contraires ; la guerre civile s’amplifie de dimensions internationales.

Cette pièce est un cri, une lamentation et une dénonciation ; c’est le récit d’une  déplacée qui a souffert dans sa chair, dans sa tête et dans son âme, comme tant d’autres. Elle espère en des jours meilleurs mais sa vision des choses est tout’ à la fois caustique, désespérée et positive. Elle sait ce qui a été annoncé il y a plus de mille ans, connaît les hommes et leur cruelle perversité, mais sait aussi que demain sera pire encore ; c’est écrit.

Danièle Berton-Charrière

POURPRE, IHRIM-CLERMONT, UMR 5317, CNRS.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=8WM8z2P0VZ0, https://www.youtube.com/watch?v=EJf8nFQFZMk.

(2) http://www.dogstartheatre.co.uk/production-history.html

(3) https://www.smallprojectsistanbul.org/

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Tennessee Williams: Paris et New York : ‘Suddenly Last Summer’, ‘The Glass Menagerie’

 

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Suddenly Last Summer

Pièce rarement représentée en France, Suddenly Last Summer  fut jouée à La Cartoucherie, au Théâtre de la Tempête, en 2009 dans une mise en scène de René Loyon. Revoici ce drame à l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre et auteur du décor, avec Luce Mouchel dans le rôle de Mrs Venable, Marie Rémond dans celui de Catherine Holly et Jean-Baptiste Anoumon dans celui du Dr Cukrowicz.

Un épais rideau de scène en plastique translucide zébré de traces d’eau dans lequel se perdent, autour d’un halo, quelques irisations de vert et de bleu, laisse deviner quelques sièges. Le regard du spectateur se heurte à ce rideau déplaisant sur lequel sera déversée, au tout début du spectacle, une coulée d’un liquide rouge-sang. La pièce se déroule dans un lieu unique, un jardin-jungle monumental qui envahit le plateau. Des lianes noueuses, cordes à nœuds tentaculaires, et des racines entremêlées pendent des cintres. Un énorme tronc d’arbre, tronc de baobab est bien mis en évidence. Un arbre immense trône au centre du plateau, des fleurs rouges gigantesques, sans doute insectivores, sortent du sol, des feuilles de palmier complètent l’ensemble. A l’avant de la scène  sont alignées quelques chaises, blanches et froides, inhospitalières. Leur couleur rappelle le blanc du monde médical. Une chaise-longue et quelques fauteuils de jardin sont  ajoutés à cette chaîne de sièges. Cris aigus d’animaux de toutes sortes, sifflements. Lumière crue que rien n’atténue.

Décor luxuriant, démesuré, criard. La mise en scène écrase : point d’humidité tropicale chère à La Nouvelle Orléans, point de moiteur étouffante, point de Sud poisseux alors  que l’on attendait, au dire de Tennessee Williams, un jardin « steaming with heat after rain.» Il ne s’agit pas d’un jardin qui transpire après les pluies tropicales. Les personnages évoluent dans ce jardin qui fait office de salon et de cellule aux murs capitonnés d’un hôpital psychiatrique. Les voix sont écrasées par les micros et les paroles prononcées dans les coulisses ne sont guère audibles.

Violet Venable qui éprouve de sérieuses difficultés à se déplacer et passe le plus clair de son temps dans un fauteuil roulant, apparaît sur scène debout. Elle se promène, au bras du médecin,  sur un chemin qui serpente dans cet effroyable jardin tropical. La démarche est hésitante, chancelante parfois, mais les talons hauts ne gênent guère et la cane n’est pas d’une grande aide. Cette femme âgée, cette richissime douairière autoritaire, au « withered bosom », souligne Tennessee Williams, est ici une femme entre deux âges, en bonne santé, svelte, vêtue d’une robe en dentelle de couleur champagne et portée avec une courte veste  assortie.

La pièce est hantée par Sebastian Venable, personnage principal de la pièce, mort « l’été dernier » dans des circonstances mystérieuses et  troubles et dans des conditions épouvantables. Les névroses de Mrs Venable et de Catherine Holly s’affrontent donc autour de ce qui s’est passé là-bas, cet été-là, à Cabeza de Lobo, dans un huis clos qui s’est installé au milieu de cet étrange jardin. Voyage au bord de la folie, au bord de l’abîme. Catherine et Violet Venable sont enfermées chacune dans leur vérité, dans leur non-dit dont elles ne sortent pas. Aucune ouverture n’est proposée au spectateur. Logorrhées, long bavardage de la famille qui se déchire. Les protagonistes, tous quel qu’ils soient, nous entraînent dans leur propre sphère psychique. Jouer la folie n’est pas chose aisée, mais celle-ci ne fait pas illusion, le douloureux et long accouchement lasse, tout est surligné, l’esprit du spectateur vagabonde. Le Dr Cukrowicz, figure humaine, tout en sobriété, est à l’écoute.

Le spectacle se concentre sur le face à face entre Violet Venable et  Catherine, l’une voulant se venger de l’autre,  Catherine cherchant à faire la lumière sur ce qui s’est vraiment passé à Cabeza de Lobo : comment Sebastian est-il mort ? La phase finale de cette tragédie laisse sous- entendre que le plus fou ou la plus folle n’est peut-être pas celui ou celle que l’on pourrait croire. Tel est le  diagnostic du Dr Cukrowicz. Cette histoire hideuse (la mort de Sebastian)  a été extirpée du cerveau de Catherine.

La pièce est maîtrisée, le spectateur assiste essentiellement à une performance d’acteurs. La densité du texte et l’écriture tranchante de Tennessee Williams nous emmènent dans les hallucinations et dans la folie des personnages. Les dialogues laissent transpirer cette folie. Marie-Claire Pasquier et Jean-Michel Déprats, dans leur nouvelle traduction, nous y aident bien.

http://www.dailymotion.com/video/x5dl1wh Soudain l’été dernier/Interview Stéphane Braunschweig

 

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The Glass Menagerie

De l’autre côté de l’Atlantique, The Glass Menagerie est jouée au Belasco Theatre de New York dans une mise en scène de  Sam Gold,  avec Joe Mantello dans le rôle de Tom, Sally Field dans celui d’Amanda, Madison Ferris dans celui de Laura et Finn Wittrock dans celui de Jim O’Connor.

Les personnages évoluent sur une scène quasi-nue, dépourvu de décors : le mur du fond est un mur de briques peintes en noir, traversé par un réseau de tuyaux  fixés là, sciemment. Une table de cuisine pliante et quelques vilaines chaises occupent le centre du plateau. Non loin, sur la gauche, des étagères en acier, de type industriel, pour la vaisselle. Un panier à bouteilles de lait fait office de porte-disques et la ménagerie de verre, à l’avant du plateau, semble bien dérisoire. La photo du père disparu on ne sait où, agrandie, bien mise en évidence-celui-ci est le personnage principal de la pièce-est absente. Le cadre est austère, la lumière est crue. Les acteurs pénètrent dans la salle restée éclairée par une porte latérale et rejoignent la scène en gravissant un petit escalier. Tom et Jim le gravissent avec aisance et légèreté, Amanda hésite : elle pousse un fauteuil roulant occupé par Laura, celui-ci l’embarrasse. Quant à Laura elle-même, elle se trouve ici en situation de handicap alors que, selon Tennessee Williams, cette infirmité ne doit être que suggérée. Assise donc dans son fauteuil roulant, elle s’en extirpe, se jette assise sur la première marche aidée de sa mère qui replie ses jambes molles et sans vie. L’exercice est répété sur les  deux marches suivantes. Elle tente ensuite d’avancer en exécutants de lents mouvements  de reptation. Ayant ainsi retrouvé l’appartement familial, il lui faut être réinstallée dans son fauteuil par d’autres. Le spectateur se sent mal à l’aise, la scène est douloureuse, voire pitoyable. Il sait que l’actrice, Madison Ferris,  cette jeune femme de 25 ans,  est affectée de dystrophie musculaire.

The Glass Menagerie

The Menagerie est « a memory play. » Tom le narrateur, le jeune homme, ici homme d’un certain âge, cheveux poivre et sel, évoque le passé en prologue et en épilogue, ou du moins celui d’Amanda, celui de Laura et le sien. Il revisite son existence avec une mère possessive qui le harcèle et une sœur fragile (peut-être comme du verre). Les acteurs semblent expérimenter des situations  en dehors  de l’espace williamsien. Amanda se retrouve sur les genoux de Tom. La Dame du Sud, « ménagère de cinquante ans » chaussée soit de chaussions soit d’escarpins à talons  a oublié son accent. Elle le retrouve, pour une courte période de temps,  lorsqu’elle évoque les « gentlemen callers », les galants qui lui rendaient visite sur  la plantation au temps de sa jeunesse. La robe portée à cette occasion et remise pour recevoir Jim O’ Connor,  n’est plus ici qu’un tutu long de couleur rose Barbie. Les illusions qui font partie intégrante de la pièce ne sont plus là. Le lyrisme est absent. La déconstruction est déconcertante, la pièce est radicalement revisitée. Où le metteur en scène veut-il en venir ? Il s’agit d’un révisionnisme dramatique. Sam Gold est souvent en désaccord avec le texte. Le personnage de Laura est grotesque et pitoyable. Condamnée à passer une partie de son existence dans un fauteuil roulant, comment Amanda peut-elle l’envoyer faire des courses ?  Comment peut-elle errer dans la ville de Saint-Louis ou encore  esquisser quelques pas de danse, d’une valse, « La golondrina », (qui raconte la solitude d’une hirondelle égarée, thème prémonitoire), dans les bras de Jim ?

Ce passé est vu par le metteur en scène comme un cauchemar. Pendant toute la représentation, Laura est assise soit par terre soit dans son fauteuil roulant  ou encore procède à des manœuvres sur la scène. La portée de la pièce est réduite, la crédibilité est mise à mal, l’émotion est absente, l’intimité a été gommée. Nous sommes loin de l’univers de Williams. Tout est exagéré à travers la mémoire de Tom. Point de poésie, point de magie, point d’artifice. Que de déceptions !

http://www.youtube.com Sally Field returns to The Glass Menagerie

 

par Brigitte Gabbaï

 

Compte-Rendu : « No Man’s Land », retransmission du National Theatre Live

 

No Man’s Land, de Harold Pinter, mis en scène par Sean Mathias, avec Ian McKellen, Patrick Stewart, Owen Teale et Damien Molony. Donné au Wyndham’s Theatre à Londres jusqu’en décembre 2016, retransmis dans les cinémas britanniques et à travers le monde en décembre 2016 et janvier 2017.

Après une tournée aux Etats-Unis et en régions en Grande-Bretagne, la série de représentations à Londres, sur la scène du Wyndham’s Theatre, est un retour aux sources pour la célèbre pièce de Harold Pinter. Plus de quarante ans après sa première mise en scène, la version que propose Sean Mathias navigue habilement entre le présent et le passé, pour le plus grand plaisir du public londonien et de la critique.

1(Illustration 1. Ian McKellen/Spooner, Damien Molony/Foster, Owen Teale/Briggs, Patrick Stewart/Hirst. Photographie : Johan Persson)

 

La pièce donne à voir l’arrivée de Spooner (Ian McKellen), invité chez Hirst (Patrick Stewart). Les divagations de Spooner occupent l’essentiel du premier acte, face à un Hirst perdu dans ses pensées, ailleurs — comme le remarque ouvertement son invité : « You’re a quiet one. It’s a great relief. Can you imagine two of us gabbling away like me? It would be intolerable » (325). Spooner, le vagabond, est ici sûr de lui, il plaisante sans cesse et n’hésite pas à titiller son hôte, se moquant aussi bien de sa calvitie que de son langage. Le comique s’estompe pourtant lorsque Hirst, affaibli par les quantités d’alcool absorbées, quitte la pièce à quatre pattes. C’est alors que Foster (Damien Molony) et Briggs (Owen Teale), hommes de main directement sortis des années soixante-dix, font leur apparition. L’on retrouve ici la menace et les jeux de pouvoir typiques des premières pièces de Pinter, et les deux hommes ne sont pas sans rappeler Goldberg et McCann dans The Birthday Party. Avant la fin du premier acte, Hirst réapparaît sur scène, en robe de chambre et en chaussette (au singulier, il n’en porte qu’une), visiblement déboussolé. Il n’est plus l’hôte d’une luxueuse maison de Hampstead Heath, mais un vieil homme vulnérable, qui s’endort sur une chaise alors que les autres personnages parlent, tant il est perdu dans un univers où ses rêves, ses souvenirs et le présent se brouillent.

2(Illustration 2. Patrick Stewart/Hirst. Photographie: Johan Persson)

Dans le deuxième acte, les rôles s’inversent : c’est cette fois Spooner qui est sceptique, alors que Hirst reconnaît en lui un certain Charles, qu’il aurait côtoyé à Oxford. Spooner ne se laisse déstabiliser qu’un instant, et c’est finalement avec entrain qu’il se plaît à jouer ce rôle, surenchérissant même sur son hôte dans les souvenirs de leurs diverses prouesses amoureuses de l’époque. Pourtant, l’évocation du passé prend à nouveau un ton plus grave lorsque Hirst suggère que l’on prenne soin des morts comme l’on aimerait que l’on prenne soin des vivants (« And so I say to you, tender the dead, as you would yourself be tendered, now, in what you would describe as your life » 383). L’émotion — accentuée également par le gros plan choisi pour la retransmission au cinéma — met en avant la sensibilité toute particulière de Hirst, qui semble lui-même hanté. Jusqu’à sa conclusion, la pièce alterne entre cette tragique conscience de la mortalité et la dimension plus comique du personnage de Spooner. Dans de longues tirades, le vagabond propose ses services à Hirst, vantant ses mérites de cuisinier aussi bien que de secrétaire. Hirst l’ignore froidement, et la pièce s’achève avec un tableau, mettant en scène le « no man’s land » du titre : le temps est désormais venu d’un hiver sans fin, auquel les personnages trinquent avant le noir final — « You are in no man’s land. Which never moves, which never changes, which never grows older, but which remains forever, icy and silent » (399).

La scénographie (Stephen Brimson Lewis) contribue grandement à la construction de cet espace suspendu du no man’s land : malgré les références précises dans le texte au quartier de Londres de Hampstead Heath, la moitié supérieure de la scène donne à voir les cimes des arbres d’une forêt, plongés dans une obscurité bleutée seulement traversée par le souffle du vent, donnant une atmosphère éthérée et mystérieuse à l’ensemble. De plus, la pièce elle-même n’a rien d’une maison traditionnelle, elle est circulaire, comme un hommage possible à la première mise en scène, celle de Peter Hall en 1975, qui avait également choisi de matérialiser ainsi cette bulle dans laquelle évoluent les personnages.

3(Illustration 3. Adaptation télévisée)

Pourtant, malgré cette dimension éthérée, la pièce revendique son appartenance aux années soixante-dix. Des costumes aux accessoires, elle regorge d’indices permettant de la rattacher à cette période : Spooner porte un badge du CND, Foster et Briggs sont vêtus de cuir marron, de chemises à motifs, et chaussés de talons cubains, le petit-déjeuner est présenté à la mode de l’époque… Etrangement — mais peut-être finalement sans surprise — la pièce se place exactement dans cet entre-deux, ce no man’s land entre un passé remémoré et un présent toujours renouvelé.

La bande-annonce créée par le National Theatre Live est disponible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=i9RA6B9FOKM

La pièce est à lire dans le troisième volume des œuvres de Pinter : Pinter, Harold. “No Man’s Land.” Plays Three. London: Faber and Faber, 1997. 280–350.

Adeline Arniac

« Un Chêne » de Tim Crouch, Théâtre de l’Elysée à Lyon, 16-21 janvier

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Cher(e)s ami(e)s de Radac,

Un Chêne, de Tim Crouch, dans une mise en scène de Catherine Hargreaves, sera créé au Théâtre de l’Elysée à Lyon du 16 au 21 janvier prochain.

Plus d’informations : http://lelysee.com/spectacle/?id=269

 

Compte-rendu : ‘Disgrâce’ au théâtre de la Colline

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Jean-Pierre Rabo met en scène Disgrâce (1999) du Prix Nobel de littérature John Maxwell Coetzee, au Petit Théâtre de la Colline jusqu’au 3 décembre 2016.

David Lurie (Pierre Baux) est un professeur qui enseigne la poésie romantique anglaise à l’université du Cap. Homme à femmes deux fois divorcé, il s’adonne à des relations tarifées et à des histoires avec ses étudiantes dans un intérieur dénudé mais que l’on imagine cossu. Surtout, il fanfaronne et fait du spectateur son complice, lui déclamant des vers de Byron avec autant d’emphase et non moins de cynisme que lorsqu’il déverse ses états d’âme théorico-érotiques. Sa verve, les nombreuses scènes d’effeuillage et les scènes de sexe doggy-style (et les chiens tiendront une place importante dans la pièce) ont suscité quelques remarques et rires goguenards chez de jeunes gens en sortie scolaire, vite calmés par la relation trouble que le personnage entretient avec Mélanie Isaacs (Pauline Parigot). Les termes de cette relation ne sont jamais élucidés : la jeune étudiante est-elle ou non consentante ? Profite-t-elle de la situation pour pouvoir sécher les cours ou est-elle victime du syndrome de Stockholm ? Elle finit par porter plainte et disparaître entièrement de la scène, laissant son professeur seul face aux conséquences de ses actes.

David Lurie refuse de se défendre devant la commission d’enquête de son université et décide de tout quitter. Il va alors littéralement découvrir l’envers du décor et la réalité du pays dans lequel il vit sans le connaître grâce à une scénographie extrêmement efficace de Mathieu Lory Dupuy. Les cinq stores vénitiens d’une blancheur éclatante devant lesquels se déroulait la première partie de la pièce disparaissent peu à peu pour laisser apparaître l’univers dans lequel sa fille Lucy (Cécile Coustillac) l’accueille : une petite ferme au toit de tôle en fond de scène, une cour recouverte de terre noire, des cages et des grillages, espace plutôt réaliste côté jardin qui contraste avec un espace modulable et plus symbolique côté cour.

Quand David Lurie pose ses valises pleines de préjugés et d’incompréhension face à un monde qu’il n’a jamais vraiment regardé, on comprend, dès les premiers échanges, qu’entre la fille lesbienne et le père absent, les relations sont pour le moins compliquées, dénuées de tout sentimentalisme, et le resteront sans doute (elle ne l’appellera d’ailleurs jamais papa). Lucie a fait le pari de ne pas vivre dans une idée de l’Afrique du Sud mais de vivre de sa terre dont elle vend les produits au marché avec l’aide de Pétrus (Fargass Assandé), homme de main ou associé, propriétaire de son propre lopin de terre et maître de lui-même. Elle prend aussi en pension des chiens et prête main-forte à sa voisine qui tient un refuge mais dont le travail consiste principalement à euthanasier les animaux dont personne ne veut plus. Cet acte à la portée fortement symbolique la consume de l’intérieur, mais elle tient à s’en acquitter personnellement, car cette tâche doit selon elle être accomplie par quelqu’un pour qui ça compte.

David Lurie évolue dans ce monde qu’il ne comprend pas, qu’il critique, sans jamais porter le moindre regard réflexif sur ses propres agissements. Jusqu’à la nuit où tout bascule dans l’horreur : trois intrus pénètrent dans la ferme et la pillent, brûlent David au visage et violent Lucie. Celle-ci semble plus marquée par l’assassinat de ses chiens que par la violence qu’elle a subie dans sa propre chair et refuse de porter plainte, même lorsque l’un de ses agresseurs s’avère être un membre de la famille de Pétrus, mystérieusement absent le soir du drame. Est-il lié à l’acte barbare ? Il est en tous cas porteur d’une philosophie à laquelle Lucie se résigne mais contre laquelle David essaiera, encore un peu, de lutter : « Ce qui s’est passé ici est mauvais, mais c’est le passé ». Cette phrase, répétée, assénée, suscite tour à tour le rire et l’horreur : la petite histoire et la grande se rencontrent et ce qui se joue sur scène, c’est la question de la résignation et de la reconstruction quand les blessures du passé pèsent si lourd sur l’histoire individuelle et collective.

Lucie, elle, est prête à avancer, à construire ce nouveau monde dont elle porteuse puisqu’elle se retrouve enceinte. Elle adhère à la construction d’une Afrique du Sud post-apartheid et incarne la politique de réconciliation à laquelle son père finira par se rallier, non sans maladresse, quand lui-même décidera d’assumer ses actes et de présenter ses excuses à Mr Isaacs et sa famille, dernier représentant de l’aristocratie blanche. Mais pour combien de temps ?

En effet, en plus de créer une brèche chez les personnages qui devront composer avec la réalité de l’horreur, l’acte de barbarie rend le réalisme impossible. D’ailleurs, la poule de chair et d’os qui le symbolisait a été volée un peu plus tôt. De véritables feux dévorent le plateau, à l’image de celui que les personnages ont du mal à contenir. Des chiens-hommes, des chiens-diables hurlent à la lune et se lancent dans des courses poursuites, des danses macabres, des chorégraphies tribales parfaitement orchestrées. Comment accueillir l’étranger ? Comment accueillir l’étranger en nous ? Comment accepter l’altérité radicale dans une société et une vie en recomposition ? C’est par le jeu des couleurs, et notamment le maquillage, que la vérité s’impose : masques blancs, masques noirs, masques rouges ou masques bleu foncé, simple trait ou visage entier, couleur unie ou couleur brouillée, tous les personnages secondaires portent à un moment ce monde en constante mutation.

Envoutante, la voix de Sophie Richelieu, qui incarne tour à tour une prostituée, une administratrice de l’université qui essaie de faire valoir son point de vue féministe, la femme de Pétrus enceinte jusqu’au cou… accompagne le spectateur jusqu’au bout lorsque les lumières s’éteignent sur la petite ferme où Lucie et Pétrus dînent paisiblement. Les applaudissements, libérateurs après tant de tensions, sont nourris, et mérités.

Claire Hélie

« Louise, elle est folle » de Leslie Kaplan, à l’Espace Beaujon à Paris du 22 au 25 novembre 2016

Notre amie, l’auteure franco-américaine leslie Kaplan nous annonce une reprise de son premier texte de théâtre : Louise elle est folle, à l’Espace Beaujon à Paris.

Fou-rire et réflexion garantis !

Une rencontre avec l’auteure est prévue le 24.

Venez nombreux !
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Appel à soutien: « Théâtres du Réel en Angleterre et en Ecosse des années 50 à nos jours »

 
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Notre amie Danielle Mérahi nous annonce la mise en chantier de son livre Théâtres du Réel en Angleterre et en Écosse des années 50 à nos jours aux éditions L’Entretemps, qui finance le projet via le site de financement participatif kisskissbankbank.
Voici le lien qui vous permettra d’apporter une contribution, si vous le souhaitez : https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/edition-du-livre-theatres-du-reel
Nous lui souhaitons bonne chance et attendons avec impatience la sortie de son livre.