Review : ‘The Sky is Safe’, Eden Court Theatre, Inverness, Septembre 2017

The Sky is Safe (1)

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Matthew Zajac, Eden Court Theatre, Inverness, 18 septembre 2017

Production Dogstar Cie (2) en tournée en Écosse après le festival d’Édimbourg 2017

Dana Hajaj : AMAL / MURAT /…

Matthew Zajac : Auteur, GORDON …

Ben Harrison : Metteur en scène

Nihad Al Turk : Scénographe

Genèse de la pièce :

À l’automne 2012, Matthew Zajac prend un avion pour Istanbul où il doit faire une étape de courte durée, environ quarante-huit heures, afin de recevoir un visa pour entrer en Iran où il va tourner dans un film historique. Ce qui devait être une formidable expérience cinématographique, très exaltante pour cet acteur de théâtre, s’est avéré plein d’imprévus et de rencontres aussi fortes qu’inattendues.

Pour comprendre ce qui lui est arrivé, il est nécessaire de rappeler le contexte historique de l’époque.

L’année précédente, l’ambassade de Grande-Bretagne à Téhéran a été pillée par une foule en colère. La mission diplomatique britannique a dû se retirer du pays et, conjointement, des diplomates iraniens ont été expulsés du Royaume Uni. En raison de l’absence d’ambassade iranienne à Londres, les employeurs de Matthew ont décidé de revoir tout le processus d’obtention du visa en passant par leur ambassade d’Istanbul. Le jour de son arrivée dans la capitale turque, Matthew apprend, par son contact à Téhéran, qu’il doit y rester quelques jours de plus car son visa lui sera délivré avec quelque retard. En fait, il faudra neuf jours avant qu’il soit convoqué pour le retirer à l’ambassade iranienne. Là, sur place, on lui demande le N° d’autorisation qu’il était censé avoir reçu et qu’il n’avait jamais eu. Deux heures plus tard, un coup de téléphone d’Iran lui annonce que le visa vient de lui être refusé en raison de sa nationalité britannique.

Ses rêves de premier rôle envolés, Matthew est rentré en Écosse, riche de ce qu’il avait vu et vécu, et les germes d’une nouvelle pièce en tête.

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The Sky is Safe : quelle ironie tragique !

Depuis 2012, la tragédie syrienne n’a cessé de connaître des scènes d’horreur où civils et militaires, nationaux et internationaux, fanatiques et non-fanatiques, se combattent en une guerre complexe où intérêts religieux, politiques, économiques etc. se combinent et s’amalgament, tout en rejetant des millions de déplacés sur les routes de l’Orient et de l’Occident.

Pays charnière entre l’Asie et le Vieux Continent, la Turquie a depuis longtemps été un des centres géo-politiques du monde dans son entre-deux, et Istanbul où Matthew a dû attendre ses papiers officiels est un lieu de passage, de transfert et de transit, où se croisent idées et idéologies, où se font maintes transactions commerciales et où se retrouvent beaucoup de gens en fuite, jetés sur les chemins de l’exode.

Istanbul est le décor extracontextuel (hors scène) de la pièce. Toutefois,  son cœur et les rues qu’il irrigue ont été filmés dans leur quotidien plein de vie et d’activité, et ce hors champ s’invite sur le plateau, projeté sur un grand écran, sorte de mur posé à mi-chemin entre l’avant et l’arrière scène. S’y joignent, des images d’incendies qui rendent compte de la guerre et de certains événements relatés. Symboliques d’explosions ou de portraits schématisés, des graphismes se superposent à elles en un mélange presque surréaliste. Sur ce support écranique de communication visuelle, défilent aussi des traductions : lorsqu’Amal parle ou chante en arabe, le texte anglais s’inscrit en simultané.

Le décor se compose de grands pans verticaux de couleur ocre sur lesquels se devinent les contours de la ville qui créent un effet de perspective que viennent couper de leur horizontalité frontale l’écran à cour et, dans son prolongement, le dessus d’une table renversée au centre. Cet accessoire est utilisé avec deux chaises pour les scènes d’intérieur. Avec l’effet d’optique créé par la projection filmique, les acteurs donnent parfois le sentiment de déambuler dans le dédale des rues de cette ville, entre ses murs factices, grâce à une marche sur place chorégraphique. Le même procédé leur permet de se retrouver dans quelque bar ou restaurant local près de Stambouliotes filmés, au cœur de leurs conversations animées. Pour les scènes intimes de la brève relation entre Gordon et Amal, un drap à même le sol suffit à créer un espace minimaliste.

Pendant son séjour dans la capitale turque connue pour son intense activité, Matthew est tombé sur un autochtone particulièrement dérangeant qui a tenu à l’entraîner dans les rues autour de la grand’ place Taksim. Cet homme a donné vie au personnage de Murat et à l’ouverture de l’intrigue principale où il met en présence Gordon et Amal. Les deux acteurs (Matthew Zajac et Dana Hajaj) jouent tous les rôles et c’est Dana qui endosse aussi celui de Murat qui disparaît au moment ou Amal apparaît. Ses costumes féminins passent de vêtements occidentaux à la mode (elle est très élégante avec ses talons aiguilles et ses longs cheveux noirs défaits), au hijab et abaya, et jusqu’au nikhab imposé par sa fuite et par sa rencontre avec des intégristes ; ils remplacent ainsi la tenue moderne du jeune Murat, en jeans, baskets et la casquette rivée sur le crâne. Gordon, venu négocier des affaires, porte un costume décontracté chic, un vrai « gentleman » comme le répète Murat de façon ostentatoire. Plus tard, Matthew revêt une tenue militaire et porte une arme lourde quand il incarne les hommes aux check-points ou sur le parcours des migrants. Au décor sonore stambouliote répondent les langues et les accents de Matthew et d’Amal révélateurs de leurs origines et de leurs différences, de l’Orient et de l’Occident.

Cette pièce repose sur notre histoire contemporaine et sur les histoires individuelles de réfugiés tels que ceux que Matthew a rencontrés à Istanbul ou celles relatées par l’intermédiaire de l’O.N.G. Small Projects Istanbul (3) qui n’a de cesse de trouver des fonds et des solutions pour les aider à commencer une autre vie.

La pièce donne voix à ces femmes violées et torturées, à leurs époux ou leurs fils assassinés par des soldats et des guerriers souvent à peine sortis de l’enfance. S’y racontent les longs mois de souffrance et de marche dans les montagnes quand le voyage par la route jalonnée de check points devenait impossible. Survivre… pour soi et pour ses enfants quand un sniper n’a pas eu raison de leur présent et de leur improbable futur. Amal et toutes celles qu’elle incarne disent leur douleur et leur espoir, comment les voisins ou les écoliers turcs parfois les rejettent parce qu’ils sont d’ailleurs, comment l’Homme, prédateur, est capable de profiter de tout dans ces situations de guerre, comment au sein de leurs propres familles des Syriens se déchirent dans leurs choix politiques contraires ; la guerre civile s’amplifie de dimensions internationales.

Cette pièce est un cri, une lamentation et une dénonciation ; c’est le récit d’une  déplacée qui a souffert dans sa chair, dans sa tête et dans son âme, comme tant d’autres. Elle espère en des jours meilleurs mais sa vision des choses est tout’ à la fois caustique, désespérée et positive. Elle sait ce qui a été annoncé il y a plus de mille ans, connaît les hommes et leur cruelle perversité, mais sait aussi que demain sera pire encore ; c’est écrit.

Danièle Berton-Charrière

POURPRE, IHRIM-CLERMONT, UMR 5317, CNRS.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=8WM8z2P0VZ0, https://www.youtube.com/watch?v=EJf8nFQFZMk.

(2) http://www.dogstartheatre.co.uk/production-history.html

(3) https://www.smallprojectsistanbul.org/

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