Tennessee Williams: Paris et New York : ‘Suddenly Last Summer’, ‘The Glass Menagerie’

 

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Suddenly Last Summer

Pièce rarement représentée en France, Suddenly Last Summer  fut jouée à La Cartoucherie, au Théâtre de la Tempête, en 2009 dans une mise en scène de René Loyon. Revoici ce drame à l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre et auteur du décor, avec Luce Mouchel dans le rôle de Mrs Venable, Marie Rémond dans celui de Catherine Holly et Jean-Baptiste Anoumon dans celui du Dr Cukrowicz.

Un épais rideau de scène en plastique translucide zébré de traces d’eau dans lequel se perdent, autour d’un halo, quelques irisations de vert et de bleu, laisse deviner quelques sièges. Le regard du spectateur se heurte à ce rideau déplaisant sur lequel sera déversée, au tout début du spectacle, une coulée d’un liquide rouge-sang. La pièce se déroule dans un lieu unique, un jardin-jungle monumental qui envahit le plateau. Des lianes noueuses, cordes à nœuds tentaculaires, et des racines entremêlées pendent des cintres. Un énorme tronc d’arbre, tronc de baobab est bien mis en évidence. Un arbre immense trône au centre du plateau, des fleurs rouges gigantesques, sans doute insectivores, sortent du sol, des feuilles de palmier complètent l’ensemble. A l’avant de la scène  sont alignées quelques chaises, blanches et froides, inhospitalières. Leur couleur rappelle le blanc du monde médical. Une chaise-longue et quelques fauteuils de jardin sont  ajoutés à cette chaîne de sièges. Cris aigus d’animaux de toutes sortes, sifflements. Lumière crue que rien n’atténue.

Décor luxuriant, démesuré, criard. La mise en scène écrase : point d’humidité tropicale chère à La Nouvelle Orléans, point de moiteur étouffante, point de Sud poisseux alors  que l’on attendait, au dire de Tennessee Williams, un jardin « steaming with heat after rain.» Il ne s’agit pas d’un jardin qui transpire après les pluies tropicales. Les personnages évoluent dans ce jardin qui fait office de salon et de cellule aux murs capitonnés d’un hôpital psychiatrique. Les voix sont écrasées par les micros et les paroles prononcées dans les coulisses ne sont guère audibles.

Violet Venable qui éprouve de sérieuses difficultés à se déplacer et passe le plus clair de son temps dans un fauteuil roulant, apparaît sur scène debout. Elle se promène, au bras du médecin,  sur un chemin qui serpente dans cet effroyable jardin tropical. La démarche est hésitante, chancelante parfois, mais les talons hauts ne gênent guère et la cane n’est pas d’une grande aide. Cette femme âgée, cette richissime douairière autoritaire, au « withered bosom », souligne Tennessee Williams, est ici une femme entre deux âges, en bonne santé, svelte, vêtue d’une robe en dentelle de couleur champagne et portée avec une courte veste  assortie.

La pièce est hantée par Sebastian Venable, personnage principal de la pièce, mort « l’été dernier » dans des circonstances mystérieuses et  troubles et dans des conditions épouvantables. Les névroses de Mrs Venable et de Catherine Holly s’affrontent donc autour de ce qui s’est passé là-bas, cet été-là, à Cabeza de Lobo, dans un huis clos qui s’est installé au milieu de cet étrange jardin. Voyage au bord de la folie, au bord de l’abîme. Catherine et Violet Venable sont enfermées chacune dans leur vérité, dans leur non-dit dont elles ne sortent pas. Aucune ouverture n’est proposée au spectateur. Logorrhées, long bavardage de la famille qui se déchire. Les protagonistes, tous quel qu’ils soient, nous entraînent dans leur propre sphère psychique. Jouer la folie n’est pas chose aisée, mais celle-ci ne fait pas illusion, le douloureux et long accouchement lasse, tout est surligné, l’esprit du spectateur vagabonde. Le Dr Cukrowicz, figure humaine, tout en sobriété, est à l’écoute.

Le spectacle se concentre sur le face à face entre Violet Venable et  Catherine, l’une voulant se venger de l’autre,  Catherine cherchant à faire la lumière sur ce qui s’est vraiment passé à Cabeza de Lobo : comment Sebastian est-il mort ? La phase finale de cette tragédie laisse sous- entendre que le plus fou ou la plus folle n’est peut-être pas celui ou celle que l’on pourrait croire. Tel est le  diagnostic du Dr Cukrowicz. Cette histoire hideuse (la mort de Sebastian)  a été extirpée du cerveau de Catherine.

La pièce est maîtrisée, le spectateur assiste essentiellement à une performance d’acteurs. La densité du texte et l’écriture tranchante de Tennessee Williams nous emmènent dans les hallucinations et dans la folie des personnages. Les dialogues laissent transpirer cette folie. Marie-Claire Pasquier et Jean-Michel Déprats, dans leur nouvelle traduction, nous y aident bien.

http://www.dailymotion.com/video/x5dl1wh Soudain l’été dernier/Interview Stéphane Braunschweig

 

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The Glass Menagerie

De l’autre côté de l’Atlantique, The Glass Menagerie est jouée au Belasco Theatre de New York dans une mise en scène de  Sam Gold,  avec Joe Mantello dans le rôle de Tom, Sally Field dans celui d’Amanda, Madison Ferris dans celui de Laura et Finn Wittrock dans celui de Jim O’Connor.

Les personnages évoluent sur une scène quasi-nue, dépourvu de décors : le mur du fond est un mur de briques peintes en noir, traversé par un réseau de tuyaux  fixés là, sciemment. Une table de cuisine pliante et quelques vilaines chaises occupent le centre du plateau. Non loin, sur la gauche, des étagères en acier, de type industriel, pour la vaisselle. Un panier à bouteilles de lait fait office de porte-disques et la ménagerie de verre, à l’avant du plateau, semble bien dérisoire. La photo du père disparu on ne sait où, agrandie, bien mise en évidence-celui-ci est le personnage principal de la pièce-est absente. Le cadre est austère, la lumière est crue. Les acteurs pénètrent dans la salle restée éclairée par une porte latérale et rejoignent la scène en gravissant un petit escalier. Tom et Jim le gravissent avec aisance et légèreté, Amanda hésite : elle pousse un fauteuil roulant occupé par Laura, celui-ci l’embarrasse. Quant à Laura elle-même, elle se trouve ici en situation de handicap alors que, selon Tennessee Williams, cette infirmité ne doit être que suggérée. Assise donc dans son fauteuil roulant, elle s’en extirpe, se jette assise sur la première marche aidée de sa mère qui replie ses jambes molles et sans vie. L’exercice est répété sur les  deux marches suivantes. Elle tente ensuite d’avancer en exécutants de lents mouvements  de reptation. Ayant ainsi retrouvé l’appartement familial, il lui faut être réinstallée dans son fauteuil par d’autres. Le spectateur se sent mal à l’aise, la scène est douloureuse, voire pitoyable. Il sait que l’actrice, Madison Ferris,  cette jeune femme de 25 ans,  est affectée de dystrophie musculaire.

The Glass Menagerie

The Menagerie est « a memory play. » Tom le narrateur, le jeune homme, ici homme d’un certain âge, cheveux poivre et sel, évoque le passé en prologue et en épilogue, ou du moins celui d’Amanda, celui de Laura et le sien. Il revisite son existence avec une mère possessive qui le harcèle et une sœur fragile (peut-être comme du verre). Les acteurs semblent expérimenter des situations  en dehors  de l’espace williamsien. Amanda se retrouve sur les genoux de Tom. La Dame du Sud, « ménagère de cinquante ans » chaussée soit de chaussions soit d’escarpins à talons  a oublié son accent. Elle le retrouve, pour une courte période de temps,  lorsqu’elle évoque les « gentlemen callers », les galants qui lui rendaient visite sur  la plantation au temps de sa jeunesse. La robe portée à cette occasion et remise pour recevoir Jim O’ Connor,  n’est plus ici qu’un tutu long de couleur rose Barbie. Les illusions qui font partie intégrante de la pièce ne sont plus là. Le lyrisme est absent. La déconstruction est déconcertante, la pièce est radicalement revisitée. Où le metteur en scène veut-il en venir ? Il s’agit d’un révisionnisme dramatique. Sam Gold est souvent en désaccord avec le texte. Le personnage de Laura est grotesque et pitoyable. Condamnée à passer une partie de son existence dans un fauteuil roulant, comment Amanda peut-elle l’envoyer faire des courses ?  Comment peut-elle errer dans la ville de Saint-Louis ou encore  esquisser quelques pas de danse, d’une valse, « La golondrina », (qui raconte la solitude d’une hirondelle égarée, thème prémonitoire), dans les bras de Jim ?

Ce passé est vu par le metteur en scène comme un cauchemar. Pendant toute la représentation, Laura est assise soit par terre soit dans son fauteuil roulant  ou encore procède à des manœuvres sur la scène. La portée de la pièce est réduite, la crédibilité est mise à mal, l’émotion est absente, l’intimité a été gommée. Nous sommes loin de l’univers de Williams. Tout est exagéré à travers la mémoire de Tom. Point de poésie, point de magie, point d’artifice. Que de déceptions !

http://www.youtube.com Sally Field returns to The Glass Menagerie

 

par Brigitte Gabbaï

 

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