Compte-Rendu : « No Man’s Land », retransmission du National Theatre Live

 

No Man’s Land, de Harold Pinter, mis en scène par Sean Mathias, avec Ian McKellen, Patrick Stewart, Owen Teale et Damien Molony. Donné au Wyndham’s Theatre à Londres jusqu’en décembre 2016, retransmis dans les cinémas britanniques et à travers le monde en décembre 2016 et janvier 2017.

Après une tournée aux Etats-Unis et en régions en Grande-Bretagne, la série de représentations à Londres, sur la scène du Wyndham’s Theatre, est un retour aux sources pour la célèbre pièce de Harold Pinter. Plus de quarante ans après sa première mise en scène, la version que propose Sean Mathias navigue habilement entre le présent et le passé, pour le plus grand plaisir du public londonien et de la critique.

1(Illustration 1. Ian McKellen/Spooner, Damien Molony/Foster, Owen Teale/Briggs, Patrick Stewart/Hirst. Photographie : Johan Persson)

 

La pièce donne à voir l’arrivée de Spooner (Ian McKellen), invité chez Hirst (Patrick Stewart). Les divagations de Spooner occupent l’essentiel du premier acte, face à un Hirst perdu dans ses pensées, ailleurs — comme le remarque ouvertement son invité : « You’re a quiet one. It’s a great relief. Can you imagine two of us gabbling away like me? It would be intolerable » (325). Spooner, le vagabond, est ici sûr de lui, il plaisante sans cesse et n’hésite pas à titiller son hôte, se moquant aussi bien de sa calvitie que de son langage. Le comique s’estompe pourtant lorsque Hirst, affaibli par les quantités d’alcool absorbées, quitte la pièce à quatre pattes. C’est alors que Foster (Damien Molony) et Briggs (Owen Teale), hommes de main directement sortis des années soixante-dix, font leur apparition. L’on retrouve ici la menace et les jeux de pouvoir typiques des premières pièces de Pinter, et les deux hommes ne sont pas sans rappeler Goldberg et McCann dans The Birthday Party. Avant la fin du premier acte, Hirst réapparaît sur scène, en robe de chambre et en chaussette (au singulier, il n’en porte qu’une), visiblement déboussolé. Il n’est plus l’hôte d’une luxueuse maison de Hampstead Heath, mais un vieil homme vulnérable, qui s’endort sur une chaise alors que les autres personnages parlent, tant il est perdu dans un univers où ses rêves, ses souvenirs et le présent se brouillent.

2(Illustration 2. Patrick Stewart/Hirst. Photographie: Johan Persson)

Dans le deuxième acte, les rôles s’inversent : c’est cette fois Spooner qui est sceptique, alors que Hirst reconnaît en lui un certain Charles, qu’il aurait côtoyé à Oxford. Spooner ne se laisse déstabiliser qu’un instant, et c’est finalement avec entrain qu’il se plaît à jouer ce rôle, surenchérissant même sur son hôte dans les souvenirs de leurs diverses prouesses amoureuses de l’époque. Pourtant, l’évocation du passé prend à nouveau un ton plus grave lorsque Hirst suggère que l’on prenne soin des morts comme l’on aimerait que l’on prenne soin des vivants (« And so I say to you, tender the dead, as you would yourself be tendered, now, in what you would describe as your life » 383). L’émotion — accentuée également par le gros plan choisi pour la retransmission au cinéma — met en avant la sensibilité toute particulière de Hirst, qui semble lui-même hanté. Jusqu’à sa conclusion, la pièce alterne entre cette tragique conscience de la mortalité et la dimension plus comique du personnage de Spooner. Dans de longues tirades, le vagabond propose ses services à Hirst, vantant ses mérites de cuisinier aussi bien que de secrétaire. Hirst l’ignore froidement, et la pièce s’achève avec un tableau, mettant en scène le « no man’s land » du titre : le temps est désormais venu d’un hiver sans fin, auquel les personnages trinquent avant le noir final — « You are in no man’s land. Which never moves, which never changes, which never grows older, but which remains forever, icy and silent » (399).

La scénographie (Stephen Brimson Lewis) contribue grandement à la construction de cet espace suspendu du no man’s land : malgré les références précises dans le texte au quartier de Londres de Hampstead Heath, la moitié supérieure de la scène donne à voir les cimes des arbres d’une forêt, plongés dans une obscurité bleutée seulement traversée par le souffle du vent, donnant une atmosphère éthérée et mystérieuse à l’ensemble. De plus, la pièce elle-même n’a rien d’une maison traditionnelle, elle est circulaire, comme un hommage possible à la première mise en scène, celle de Peter Hall en 1975, qui avait également choisi de matérialiser ainsi cette bulle dans laquelle évoluent les personnages.

3(Illustration 3. Adaptation télévisée)

Pourtant, malgré cette dimension éthérée, la pièce revendique son appartenance aux années soixante-dix. Des costumes aux accessoires, elle regorge d’indices permettant de la rattacher à cette période : Spooner porte un badge du CND, Foster et Briggs sont vêtus de cuir marron, de chemises à motifs, et chaussés de talons cubains, le petit-déjeuner est présenté à la mode de l’époque… Etrangement — mais peut-être finalement sans surprise — la pièce se place exactement dans cet entre-deux, ce no man’s land entre un passé remémoré et un présent toujours renouvelé.

La bande-annonce créée par le National Theatre Live est disponible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=i9RA6B9FOKM

La pièce est à lire dans le troisième volume des œuvres de Pinter : Pinter, Harold. “No Man’s Land.” Plays Three. London: Faber and Faber, 1997. 280–350.

Adeline Arniac

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